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Monde : actualités

La Syrie, une situation volcanique pour le Liban

Alors que les combats à Alep se poursuivent, la crise syrienne ébranle le voisin libanais. Les partis politiques affichent leur position pour un camp ou pour l’autre ; le président et l’armée temporisent. Mais les enjeux dépassent largement les frontières, et ce qui se joue en Syrie est la carte de la domination de la région par les Occidentaux et des pays arabes. Entretien avec Georges Corm, professeur à l’université Saint-Joseph à Beyrouth, ancien ministre des Finances et auteur de nombreux ouvrages dont Le Proche-Orient éclaté.


La Syrie, une situation volcanique pour le Liban

 

 RFI : La crise syrienne vous inquiète ?

Georges Corm : C’est peu dire. La crise syrienne est une crise majeure, au niveau local syrien, au niveau régional et au niveau international. Elle est extrêmement dangereuse, volcanique, et sert de cristallisation à une réorganisation des grands équilibres internationaux où la Chine et la Russie entendent mettre un terme à la domination quasi exclusive des Etats-Unis et de leurs alliés européens et israéliens à toute la zone du Moyen-Orient. Si le régime syrien tombe, c’est la fin de ce qu’on a pu appeler « l’acte de résistance » à cette domination de l’Occident, en tout cas sur le Moyen-Orient arabe. C’est pour cela que cette bataille est extrêmement complexe, très dure, avec des enjeux qui dépassent de très loin les enjeux locaux syriens.

 

RFI : Ces enjeux, quels sont-ils ?

G. C. : De nouveaux pays émergents, ici symbolisés par le duo Chine et Russie, qui ont le droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, n’entendent plus laisser ce qu’on appelle l’Occident politique – qui, selon moi, s’incarne dans l’Otan militairement et politiquement – dominer totalement le Moyen-Orient avec pour alliés des monarchies du Golfe et Israël.

 

RFI : Comment la crise syrienne est-elle ressentie au Liban ?

G. C. : La crise syrienne ne pouvait qu’avoir des retombées au Liban, pays complexe, dont l’opinion publique est divisée en deux camps à peu près égaux : celui qui refuse la mainmise occidentale sur le Liban et la politique de force israélienne, la spoliation des droits palestiniens, et le maintien de territoires libanais ; et puis l’autre camp, qui est très admiratif de l’Occident, qui pense qu’il ne peut y avoir de prospérité au Moyen-Orient que sous le couvert de cette hégémonie occidentale.

 

RFI : Et de quelle façon s’exacerbent les tensions au Liban ?

G. C. : Les trois quarts des frontières terrestres libanaises sont avec la Syrie, au niveau de la Bekaa et du nord du Liban. Au nord, le sentiment de la population, qui est majoritairement sunnite et musulmane, est plutôt avec ceux qui mènent la révolte. La plaine de la Bekaa en revanche est très mixte avec des alliances politiques soit dans un camp soit dans l’autre. Evidemment, ces frontières sont des passoires, et les combats qui se passent en Syrie (qui sont souvent des combats par les forces révolutionnaires anti-régime syrien pour tenter de contrôler les postes frontières, que ce soit au Liban ou en Turquie) ont des retombées directes sur la population.

Malheureusement, le nord du Liban, ces dernières années, s’est transformé en espèce d’émirat salafiste, où les éléments salafistes prospèrent et sont soutenus par l’Arabie Saoudite. Ce pays (ou le Qatar), a fait surgir un cheikh salafiste qui occupe la principale artère de Saida (au sud de Beyrouth, ndlr) pour protester contre les armes du Hezbollah. Tout cela crée une atmosphère détestable, et cela inquiète tous les Libanais.

 

RFI : Quelles sont les réactions de la classe politique libanaise ?

G. C. : Les réactions sont très prévisibles. Lorsque votre sensibilité est pro-occidentale, vous allez être avec les insurgés syriens, et vous allez dire : « il faut laisser passer les armes, il faut soigner les blessés… ». Si, au contraire, votre sensibilité refuse la domination occidentale, vous allez dire – ce qui est la position officielle du gouvernement : « le Liban doit rester neutre, et il ne peut pas s’impliquer dans le conflit ».

 

RFI : Et la position de l’armée libanaise ?

G. C. : L’armée libanaise est dans une position de neutralité, c’est très clair. Mais elle n’a pas vraiment de moyens de boucler toutes les frontières, elle n’a pas assez d’hommes, ni de matériel.

 

RFI : Et l’armée syrienne fait des incursions au Liban…

G. C. : Les incursions sont toujours provoquées par des insurgés syriens qui auront agi à partir du Liban, ou qui viennent s’y réfugier. Ce n’est pas juste pour embêter le Liban. Ce sont des causes militaires directes.

 

RFI : Y a-t-il une part confessionnelle au conflit en Syrie, selon vous ?

G. C. : On a toujours essayé d’introduire des éléments communautaires, claniques, tribaux. En Syrie, on vous parle évidemment de la domination des alaouites. Mais les alaouites n’auraient pas pu gouverner la Syrie pendant quarante ans s’ils n’avaient pas de très puissants alliés, notamment dans la communauté sunnite, et s’ils n’avaient pas mené des politiques de développement, notamment dans le monde rural.

Une des grandes erreurs du régime, c’est d’avoir abandonné ce monde rural au cours de ces sept ou huit dernières années, alors qu’il y avait une série de sécheresses, au profit d’un néolibéralisme qui a fait prospérer un capitalisme rentier de membres et de proches de la famille régnante. En Syrie, la vraie bataille, si on la prend dans sa dimension locale et régionale, est la suivante : est-ce que le dernier régime qui s’oppose à la domination américaine et qui a aidé la résistance palestinienne et libanaise va s’effondrer ? C’est ça le véritable enjeu.

 

RFI : Et au niveau local, en Syrie même ?

G. C. : Le niveau local n’est pas uniquement « local », car cette quantité d’armes qui a afflué en Syrie vient bien de l’extérieur ! Le mécontentement en Syrie – tout à fait légitime – que ce soit socio-économique ou que ce soit politique du fait de l’absence de liberté, a malheureusement été récupéré par des milices qui se sont constituées avec le titre  d’« armée de Syrie libre » et c’est la catastrophe pour tous les mouvements révolutionnaires ou les mouvements de changements arabes. Toute la classe moyenne, une partie des communautés chrétiennes, druzes ou alaouites, effrayées de ce qui pourrait se passer après, continuent de soutenir le régime. Quand vous regardez la carte des révoltes syriennes, elles sont massivement d’abord aux frontières et puis dans des zones rurales, pas dans les grands centres urbains, sauf ces derniers jours à Damas et à Alep. Mais depuis un an et demi, ces deux grandes villes, ainsi que Lattaquié, la troisième grande ville du pays, étaient totalement calmes, ce qui est tout de même une indication que l’ensemble de la population ne se soulève pas.

 

RFI : Beaucoup disent que le régime est sur le point de tomber, vous y croyez ?

G. C. : Je ne suis pas devin. Mais je pense que, d’une part, le régime n’avait pas mis toutes ses forces dans la bataille. Et d’autre part, que les attentats qui ont été perpétrés récemment à l’explosif, d’une certaine façon renforcent le régime. De là à dire que c’est le régime lui-même qui en est l’instigateur, c’est complètement fantaisiste. Personne n’a envie d’une « irakisation » de la Syrie, les Syriens ne sont pas fous. C’est pour cela qu’on n’assiste pas à un soulèvement généralisé.

 

RFI : De quelle façon se mesure l’impact au Liban ?

G. C. : C’est plutôt un impact psychologique. Les Libanais revivent leurs propres cauchemars qu’ils ont eus pendant quinze ans.

 

RFI : Le Liban est-il une sorte de caisse de résonance des conflits de la région ?

G. C. : Le Liban a été comme un Etat tampon. Entre les intérêts britanniques et français, coloniaux contradictoires au XIXe siècle. La classe politique libanaise a toute sa mentalité formée par ce que j’ai appelé « la culture des consuls », c’est-à-dire la culture des grandes puissances, qu’elles soient internationales ou régionales. Les politiques libanais ne sont pas habitués à raisonner de façon autonome. Probablement le Hezbollah est une des forces politiques qui a une position relativement indépendante, de par ce qu’il défend, c’est-à-dire l’intégrité et la souveraineté du Liban (et il l’a fait avec efficacité et succès, puisqu’il a même obtenu la libération de prisonniers politiques palestiniens).
Et puis il y a le grand allié du Hezbollah, le général Aoun. Ce qui est intéressant à noter, c’est que la plupart des partis, qui sont des partis laïcs, soutiennent la résistance. Personne ne soutient l’idéologie du Hezbollah, mais on soutient ce qui est sur le terrain. Et ceci est une grande protection pour le Hezbollah.

 

RFI : Dans cette configuration, quel rôle joue le Hezbollah qui n’a jamais caché son soutien au régime syrien ?

G. C. : Dans le discours du secrétaire du parti, c’est très clair : ils se positionnent en disant « c’est la Syrie qui nous a fourni la plus grande partie de notre armement, donc nous avons du mal à accepter un éventuel changement de régime pour un régime pro-occidental qui arrêterait ces livraisons d’armement ». Ce qu’on peut comprendre. La population elle, n’est pas ravie de cette situation, bien sûr. Malgré tout, tout le monde réalise les erreurs du régime syrien, et son caractère très autoritaire. Ceci dit, l’autoritarisme au Moyen-Orient est relatif, parce que personne ne va jamais regarder du côté de l’Arabie Saoudite ou du Qatar ou des autres Etats ultra-autoritaires qui donnent des leçons de démocratie à la Syrie. C’est un peu ridicule.

 

Propos recueillis par Véronique Gaymard

 

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Rédigé par le Mardi 31 Juillet 2012