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Mali : Un «rejet global de la classe politique» très dangereux

MFI/RFI

Pour le directeur de l’International Crisis Group pour l’Afrique de l’Ouest, Gilles Yabi, le « rejet collectif de l'élite politique bamakoise » - dont celui de l'armée et de certains autres acteurs -, a favorisé l'accès, le 21 mai dernier, des manifestants à l'intérieur du bâtiment présidentiel, et donc permis l’agression du président par intérim du Mali, Dioncounda Traoré.


Mali : Un «rejet global de la classe politique» très dangereux

RFI : Qui est derrière ces manifestants qui ont agressé le président par intérim ?

Gilles Yabi : Il faut observer que les manifestants ont eu accès directement au président intérimaire, Dioncounda Traoré. Ils ont pu l’agresser alors même que des militaires étaient présents dans l’enceinte présidentielle. Cela traduit certainement une défiance d’une partie de l’armée à l’égard du pouvoir civil désormais incarné par le président intérimaire. Au-delà de cet aspect, il faut également souligner le rôle néfaste qui est joué par un certain nombre d’acteurs politiques, assez marginaux, qui se sont alignés sur les positions de la junte depuis le début et qui incitent une partie de la population malienne à être hostile à Dioncounda Traoré, ainsi qu’aux efforts diplomatiques de la CEDEAO.

 

RFI : Peut-on faire un rapprochement avec le 29 mars dernier, quand des manifestants ont envahi la piste de l’aéroport de Bamako pour empêcher Alassane Ouattara d’y atterrir ?

G.Y. : On peut sans doute faire le rapprochement. Le lien, c’est le côté orchestré de ces manifestations. Beaucoup de Maliens sont hostiles à Dioncounda Traoré parce qu’il y a une sorte de rejet collectif de l’élite politique bamakoise de ces dernières années. Mais il y a une différence entre être hostile et aller manifester sur le tarmac de l’aéroport ou dans l’enceinte de la présidence. Dans les deux cas, ce sont des espaces auxquels on n’a pas accès si on n’a pas une sorte de bienveillance et d’encouragement de la part des forces de sécurité.

 

RFI : Le mot d’ordre des putschistes n’est pas seulement « Non aux élites ». C’est aussi « Non au diktat de la CEDEAO ». Ce discours nationaliste peut-il prendre ?

G.Y. : Ce discours nationaliste prend - dans une certaine mesure. Les dérives de ces dernières années, le laxisme des autorités politiques et militaires sous le régime ATT [Amadou Toumani Touré, le président déchu, ndlr] et même sous le régime précédent… C’est réellement toute l’élite qui est aujourd’hui rejetée, y compris ceux qui ont exercé le pouvoir depuis 1992. Malheureusement, cet exercice du pouvoir et les dérives de ces dernières années ont crée les conditions d’un rejet global de la classe politique. C’est extrêmement dangereux parce que les leaders de la junte - et d’autres acteurs politiques - accusent tous les autres de corruption. Le capitaine Sanogo ou des hommes politiques comme Oumar Mariko n’ont pas été associés à l’exercice du pouvoir, ce qui leur permet d’affirmer qu’ils sont, eux, totalement incorruptibles et qu’ils sont les seuls au Mali à vouloir l’intégrité territoriale et à vouloir défendre l’intérêt général.

 

RFI : Ce discours vous fait-il penser à d’autres mouvements populistes d’Afrique de l’Ouest ?

G.Y. : On pense forcément à la situation en Guinée-Conakry à l’époque du capitaine Dadis Camara. Là aussi, on pouvait observer une opinion publique finalement assez divisée. Il est important de reconnaître les dérives, la corruption et le laxisme. Ces maux rongent les régimes politiques dans la région, qu’ils soient démocratiques ou non. Ces maux créent les conditions d’un rejet global de l’élite politique et malheureusement, il n’y a pas vraiment d’alternative. Donc, une partie de la population a tendance à croire à la possibilité d’un sauveur - qui viendrait notamment de l’armée.

 

RFI : Aujourd’hui la CEDEAO condamne. Elle annonce une enquête pour identifier les auteurs et les commanditaires de l’agression. Doit-elle faire plus ?

G.Y. : Elle doit déjà surveiller de plus en plus les médias, les radios qui ont une grande importance.

 

RFI : Les radios FM privées qui insultent à longueur de journée les instances de transition à Bamako ?

G.Y. : Oui, absolument. Il est important que la CEDEAO prévienne ceux qui permettent cette expression brutale que des sanctions pourraient également être envisagées contre eux. Mais, il y a aussi une nécessité pour la CEDEAO de communiquer davantage et de gagner la confiance de l’opinion publique.

 

RFI : Le déploiement d’une force militaire à Bamako, est-ce une solution ?

G.Y. : Il faut veiller à la fois à la marginalisation de la junte, mais il ne faut pas accepter non plus un affaiblissement de l’armée malienne. Il est important que l’Etat malien dans sa composante civile et militaire soit reconstruit. Donc, le mandat d’une éventuelle mission militaire de la CEDEAO ne serait pas nécessairement un mandat d’intervention offensive contre des militaires maliens ou contre des groupes armés au Mali. Cela pourrait être un mandat de soutien à la remise sur pied d’une structure de commandement claire et à la protection des institutions civiles.

 

RFI : Longtemps, le putschiste Amadou Sanogo a voulu devenir président de la transition. Pour lui faire abandonner ce projet, la CEDEAO lui a accordé le statut d’ancien président. N’est-elle pas allée trop loin dans ses concessions ?

G.Y. : Au fond, ces concessions ont commencé avec l’accord-cadre, qui ne prévoyait pas la dissolution de la junte. A partir de ce moment-là, le capitaine Sanogo a compris qu’il allait continuer à jouer un rôle important. Il y a clairement-là un précédent qui est malheureux évidemment : si on peut être chef d’Etat pendant quelques jours et avoir le statut d’ancien chef d’Etat avec les privilèges qui sont associés à la fonction, cela peut être un fâcheux précédent pour la région et donner des idées aux autres. En même temps, une partie de l’armée malienne, de fait, soutient le capitaine Sanogo. C’est une réalité.

 

Propos recueillis par Christophe Boisbouvier

 

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Rédigé par MFI/RFI le Mercredi 30 Mai 2012
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