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Cinéma

Quand la Croisette se fait l’écho de la place Tahrir

MFI/RFI

Au 2è jour du festival de Cannes, la compétition a pris une tournure franchement politique avec Après la bataille, de l’Egyptien Yousry Nasrallah, en lice pour la Palme d’Or. Présent l’an dernier hors compétition avec un film collectif égyptien, 18 jours, le cinéaste revient avec la première véritable fiction post-Printemps arabe. Interview avec celui qui fut l’assistant de Youssef Chahine. Une fiction dans le vent de l’histoire tournée sur la place Tahrir dans les semaines qui ont suivi la Révolution égyptienne, avec à l’écran des acteurs professionnels mais aussi les chameliers de Guizeh, la région des Pyramides. Car le point de départ du film, c’est la bataille des chameaux, quand les chameliers ont attaqué les manifestants, le 2 février 2011, au début de la révolution.


afp.com

RFI : Vous venez d’arriver à Cannes. Tout le monde se pomponne pour la montée des marches sur le tapis rouge - y compris vous. Pendant ce temps, l’Egypte est en ébullition à cause de la présidentielle qui se déroulera dans quelques jours. Comment vivez-vous ce décalage ?

Yousry Nasrallah : D’abord, je ne me pomponne pas, soyons d’accord. C’est assez compliqué comme question parce que ça fait comme si faire du cinéma et faire un film qui parle de ce qui se passe maintenant en Egypte, et sur les Egyptiens, était en contradiction avec la participation aux élections. Cela ne l’est pas. Aujourd’hui, faire du cinéma en Egypte, faire de l’art dans un moment où il y a des gens qui clament haut et fort que l’art, le cinéma, la musique, le chant sont des pêchés majeurs qu’il faut interdire, c’est un acte de résistance. Et c’est essentiel que le cinéma, dans un endroit aussi vu que Cannes et aussi suivi par les Egyptiens, soit présent.

 

RFI : Votre film raconte l’histoire de Rim, une révolutionnaire dont la vie bascule quand elle rencontre Mahmoud un pauvre chamelier de Gizeh. Peut-on dire finalement que c’est Roméo et Juliette sous les Pyramides ?

Y. N. : Cela aurait pu l’être, heureusement, ça ne l’est pas. Parce que l’histoire d’amour, elle commence, c’est vrai, mais elle n’aboutit pas, ou du moins pas à une tragédie comme dans Roméo et Juliette. Les héros ne meurent pas. Les animosités entre les classes ne sont pas effacées par leur mort comme dans Roméo et Juliette. Dans ce film, un personnage, Mahmoud, est allé avec son cheval sur la place Tahrir - il n’était pas supposé le faire. Rim a été du côté des Pyramides. Elle fait aussi un truc comme lui sur la place Tahrir… Mais, en fin de compte, c’est ça l’Egypte aussi. C'est une société extrêmement complexe, extrêmement moderne, extrêmement archaïque en même temps, et un des fondements de la dictature consistait justement à séparer tous ces gens les uns des autres : les chrétiens des musulmans, les pauvres des riches, les modernes des moins modernes. Cette révolution, appelez-la ce que vous voulez, a brisé ces barrières ou a fait que, c’est plutôt bien même, il y a un peu de dialectique, le fait d’avoir vu les chameliers sur la place Tahrir, ça a réveillé l’Egypte sur l’existence d’une Egypte qu’ils ne connaissaient pas.

 

RFI : Oui, parce que les chameliers sont des antirévolutionnaires. En quoi était-ce important pour vous, en tant que cinéaste mais aussi en tant que citoyen, que le héros, l’un des deux héros de votre film, Mahmoud, soit un contre-révolutionnaire, un pro-Moubarak ?

Y. N. : Il n’est pas pro-Moubarak

 

RFI : Mais il a quand même chargé les révolutionnaires…

Y. N. : Oui, mais cela ne veut pas dire qu’il est pro-Moubarak

 

RFI : A-t-il été intoxiqué ?

Y. N. : Non, non plus. Cela veut dire qu’il avait peur de l’insécurité, qu’il avait peur de la révolution, qu’il avait peur de tous ces changements de structures, de pouvoirs, parce que cela affecte directement son gagne-pain. Par réflexe, et c’est un réflexe que beaucoup d’Egyptiens ont eu et que beaucoup d’Egyptiens continuent à avoir aujourd’hui en disant qu’il faut voter pour le candidat de l’armée et des choses comme ça, il préfère la chose qu’il connaît à la chose qu’il ne connaît pas. Mais comme tout est en train de changer, c’est ça un peu l’histoire du film, comme tout est en train de changer, et que ce qui était n’est plus et ne peut plus exister, il est bien obligé d’évoluer avec çà. A travers Mahmoud, j’ai essayé de suivre une trajectoire ; pas d’une prise de conscience mais quelque chose de beaucoup plus simple. Quelqu’un qui a envie d’élever ses enfants, d’éduquer ses enfants dans une école parce qu’il est illettré et qu’il ne veut pas qu’ils vivent comme lui. C’est son désir, il le dit même parfois de manière très brutale, très primitive, mais c’est cela : « Je veux que mes enfants soient autre chose, qu’ils ne soient pas humiliés comme moi j’ai été humilié dans ma vie ». C’est légitime, c’est très simple.

 

RFI : C’est un besoin de dignité. Cette dignité, qui était aussi proclamée par les révolutionnaires de la place Tahrir…

Y. N. : Très simplement, il comprend cela. Quand Fatma (la femme de Mahmoud, ndlr) dans une scène du film dit à Rim : « Oui, je veux que mon fils retourne à l’école et que mon mari ait du travail » et puis qu’elle se lève et dit : « Est ce qu’il faut une révolution pour cela ? »… Hé bien, oui !

 

RFI : Mais, Yousry Nasrallah, trouviez-vous que cela manquait dans le cinéma égyptien et peut être aussi, d’une manière plus générale, dans tous les films qui ont été tournés après les Printemps arabes, de montrer les gens qui sont du mauvais côté de l’histoire, les méchants ?

Y. N. : Oui. Est-ce que vous pouvez qualifier Mahmoud de méchant ? Je ne sais pas.

 

RFI : Il est du mauvais côté…

Y. N. : Pour moi, il y a eu quand même, à un moment, très tôt dans la révolution, le référendum sur la constitution. Il y avait 20 % (des gens, ndlr) qui ont voté « non », qui étaient les libéraux, les révolutionnaires, et 70 et quelques pour-cent qui ont voté « oui » aux projets de l’armée et aux projets des islamistes, donc du mauvais côté. Est-ce que cela veut dire que 77 % du peuple égyptien était mauvais ? Cà veut dire que c’est eux la révolution. C’est pour eux qu’il y a eu la révolution.

 

RFI : En tout cas, le film les réhabilite. Le film donne leur point de vue, donc c’est important pour vous.

Y. N. : Oui, bien sûr, c’est important de se dire : bien pas essayons de comprendre de manière, comment dire…

 

RFI : De manière manichéenne ?

Y. N. : Oui, çà fait très « con » quand on dit, oui, je vais essayer de comprendre les pauvres, le petit peuple. Cela fait arrogant, à la limite. Mais c’est ça l’Egypte, c’est pour ces gens que je m’adresse avec le film. C’est à ces gens que je m’adresse avec mon film. Et c’est à travers eux que j’arrive à m’adresser à vous aussi (…). Aujourd’hui, en France, tous les nouveaux élus vous parlent des gens qui ont voté par la colère pour le Front National (…). Cela ne ressemble pas un peu à çà ? Ce sont des méchants ? A mon avis non, ce sont des gens qui ont peur, des gens à qui on a vendu la peur de manière très efficace, des gens avec qui il faut travailler et surtout avec qui il faut vivre aussi.

 

RFI : Après la bataille est un film particulièrement important pour vous. Vous avez même déclaré que c’est votre film le plus important. J’imagine que c’est crucial qu’il puisse être vu par les Egyptiens.

Y. N. : Oui complètement.

 

RFI : Est-ce possible ?

Y. N. : Oui, je ferai tout pour.

 

RFI : Dans la situation actuelle de l’Egypte ?

Y. N. : Même si c’est interdit, il y a YouTube. (…) Il y a tellement de moyens aujourd’hui pour montrer un film, de résister à la censure et aux interdits. Tout cela, franchement, ce n’est pas mon inquiétude. Mais quand vous me citez en disant que c’est mon film le plus important, c’est certainement le film que j’aime le plus. Pas parce qu’il est à Cannes... C’est un film qui a été fait dans une liberté mais totale, dans un moment où la censure avait envie de faire la gentille. Ils m’ont permis de tourner avec un texte de cinq pages que je leur ai présenté, alors qu’ils demandent généralement des scénarii très détaillés, avec des comédiens qui ont accepté de jouer le jeu en ne sachant pas comment allait finir leur personnage, avec des producteurs vaillants qui ont marché… C’est insensé ! Jamais je n’ai été aussi libre ! Je crois que çà se voit dans le film et c’est très précieux. Quelque part, je me dis : c’est bien que ce soit ce film qui soit en compétition et non pas n’importe lequel des autres qui ont été faits dans des contextes beaucoup plus normaux - si j’ose dire

 

RFI : Tous vos films…

Y. N. : Parce que justement cela veut dire que c’est bien d’être libre

 

Propos recueillis par Elisabeth Lequeret

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Rédigé par MFI/RFI le Mercredi 23 Mai 2012
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